7h15 : Debout Aurélie. Les journées de cours s'enchaînent. Pourquoi celle la serait-elle différente?
13h15 : Hurlement de joie hystérique dans la cour du lycée, heureusement déserte. Un certain bassiste à accepter Aurélie dans ses amis Facebook. Eclats de rire. Sourire jusqu'aux oreilles. Elle est heureuse.
Quand elle y repense, Aurélie envie cette insouciance soudaine.
14h00 : Aurélie aide Elise à faire son DM de maths. Puis elles comparent leurs mollets avec Louise et Camille, alors qu'Hihihi leur passe devant. Elles en rient. Une boulette de plus. Elles en rient.
16h00 : Aurélie sort d'SVT. Oui, une journée normale. Mais un peu unique quand même. Elle a pile 15 ans et demi. Elle est jeune. Elle a la vie devant elle. Les pensées morbides sont enfouies au fond d'elle. Elle a confiance. Tout va bien.
18h30 : Histoire. Ou géographie. On s'en fout. Aurélie a mal au ventre. Douleur sourde et aigüe à la fois.
20h00 : Très loin de là, en Alsace, Annie demande à l'infirmière s'il est nécessaire qu'elle passe la nuit auprès de sa mère. On lui répond que ce n'est pas la peine. Annie sort de l'hôpital.
20h30 : Guitare. Pentatonique de blues en la. Puis en sol. En ré. En mi. Toutes les tonalités y passent. C'est rassurant les gammes. Reposant. Réconfortant. Un ton et demi. Un ton. Un demi-ton . Un autre demi-ton. Un ton et demi. Ton. Ton&demi. Encore un ton et demi. Ton. Demi-ton. Demi-ton. Ton et demi.
Et on redescend. Automatisme des doigts. "Toc toc toc " fait le métronome. Comme un coeur qui bat. On accélere le tempo. Notes régulières, mécanisme bien huilé. Comme un coeur qui bat.
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21h20 : Derrière le bruit de l'eau, Aurélie entend le téléphonne sonner. Vague étonnement. "Tiens, c'est bizarre, à c't'heure là."
21h30 : Aurélie sort de la salle de bain. Réintègre sa chambre. Sa soeur est sur son lit. Garde le silence pendant que son ainée ferme les volets. Puis cherche son regard. Aurélie referme les doigts sur la tête de sa guitare. Les mots tombent.
"♪And I always thought, I would end up with you♪"
Courbe harmonieuse de l'instrument sous la main de l'adolescente. Solidité du bois.
Dans l'escalier, elle lutte pour continuer à y croire.
Dans le salon, sa mère pianote sur son ordi.
Aurélie connait déjà la réponse à la question qu'elle n'a pas posée. Elle se force.
Elle a l'impression d'être détachée de son corps. Cette voix rauque, ce n'est pas la sienne.
Oh si Maman ils m'ont dit. Et pour toi, la mort annoncée par une fillette de 9 ans, c'est normal. Elle n'a même pas compris. L'innoncence dans ses immenses yeux bleus, Maman, je te jure, je m'en souviendrai toute ma vie.
Aurélie sent les larmes sur ses joues. Les premières d'une longue série. Puis les bras de sa mère qui l'enlace. Puis ceux de sa soeur qui se rajoute.
Non, elle n'a pas souffert, mais elle était seule. Elle est morte toute seule dans une chambre d'hosto, putain.
Aurélie sert les dents. Elle n'a pas l'habitude de montrer ce qu'elle ressent. Mais elle a craqué. Elle s'enfuit. Elle aimerait être anesthésiée de toutes émotions. Ne ressentir que du vide. Mais ce n'est pas vraiment ça.
"♪All my friends died in a plane crash♪". La radio valse. Son geste la surprend. "Et merde.". La culpabilité s'ensuit. Prend possession de son être. L'envahit complétement. C'est trop tard. C'est fini. Paraît-il que c'est mieux pour elle. Paraît-il qu'elle n'a pas souffert. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne souffre plus.
Aurélie, si. Et elle a bien plus mal que que ce qu'elle aurait pu imaginer. Douleur sourde et aigüe à la fois. Elle se hait de penser à elle dans un moment pareil. Elle se hait pour sa passivité. Pour son ignorance. Sa soit disant impuissance. Pour sa belle vie. Pour son égoïsme. Elle n'a rien voulu voir, rien voulu entendre. Elle n'a pensé qu'à elle. Elle ne connaîtra jamais mieux cette femme. Pourtant, si le coeur d'Aurélie bat, c'est grâce à elle.
L'adolescente étouffe sous les regrets. Les larmes s'intensifient. Le télephone vibre. Pleurs partagés avec Elise. Encore merci à elle d'avoir été là. Son père entre. Manifestement, elle fait trop de bruit.
Je ne suis ni mignonne ni belle, papa. Je sais que tu le sais. Douleur sourde et aigüe à la fois. Pourquoi avez vous peur des mots?
Papa, tu sais la douleur de ne pas lui avoir dit au revoir?
Papa, tu sais la douleur de ne pas lui avoir dit que tu l'aimais?
Si moi j'ai aussi mal, comment tu tiens, toi?
C'était ta grand-mère, papa...
Pendant un quart d'heure, il lui parle de la vie de cette femme. Des anectdotes, des souvenirs. Exactement tout ce qu'elle aurait voulu entendre de la bouche de "Mamy Louise".
Elle est à nouveau seule avec sa détresse. Elle se reprend. Demain, contrôle d'histoire.
"Dans ce concept de pénurie d'eau et de tensions géopolitiques... I always thought I end would end up with you. All my friends died in a plane crash. End up with you pénuries d'eau plane crash géopolitiques. I always thought all my friend concept de pénurie d'eau. Pénuries d'eau. Pénuries d"eau. Plane crash. End up with you. Pénuries d'eau." Elle abandonne.
Draps glacés. Elle ouvre son livre. Et apprend la mort successive du fantôme de Canterville (oui, un fantôme peut mourir), de la Statue du Prince Heureux et de l'Hirondelle, de Hans, du Géant Egoïste et de l'Enfant, et du Rossignol.
C'est facile, dans les livres. On peut tourner la page, lire la suivante et passer à autre chose. Mais dans la vraie vie, est-ce qu'on peut tourner la page et passer à autre chose aussi facilement? Non. En tout cas, Aurélie, elle y arrive pas. Pourtant, va bien falloir qu'elle le fasse, hein.
Des images glauques tourbillonent dans sa tête à n'en plus finir. Chambre mortuaire. Corps flétri et ridé. L'enveloppe tellement artificielle de 94 années de vie. Paleur mortelle.
23h45 : Aurélie entend son père qui ramène sa soeur endormie dans son lit. Comme tous les soirs.
La vie continue, en fait.
Nausées.
23/01
6h45 : Debout Aurélie. Les journées de cours s'enchainent. Pourquoi celle là serait-elle diffé... La réalité lui retombe violement dessus. Oui, cette journée est différente. Elle aurait tellement préféré qu'elle soit semblable. C'est trop tard.
Nausées.
8h05 : Le sujet d'histoire atterit sur sa table. Tout lui paraît irréel. Le prof qui parle. Les gens qui vivent à côté d'elle. Qui rient. Qui sortent une feuille. Tiens, il faut qu'elle bosse. Elle baisse les yeux. "Les pénuries d'eau peuvent-elles engendrer des conflits?"
Pénuries d'eau. Pénuries d'eau. Plane Crash. End up with you. Pénuries d'eau.
Nausées. Son corps se révolte enfin. Elle sort en courant. "Infirmerie". "Accompagner". Des mots qui lui parviennent de très loin. Un autre monde. Iréel. Totalement déplacé.
A la vie scolaire, elle faire fuir tout le monde. Ils lui font pitié.
A nouveau, elle se dit qu'on a le temps de crever 3 fois entre la salle de cours et l'infirmerie.
Malheuresement, elle arrive en vie. Une femme l'accueille. Aurélie lâche les mots en vrac. Elle s'allonge. Douleur sourde et aigüe à la fois. Fuck the tears. Bizarrement, l'infirmière est une des rares personnes à comprendre le vrai problème. C'est si facile de réfugier derrière la gastro.
Bon, en même temps, c'est un peu son boulot. La "souffrance adolescente", elle y est confrontée tous les jours. Ses mots de réconfort, ses questions, sa voix douce, au fond, c'est son uniforme. N'empêche, ça "marche".
Johanna s'allonge à son tour. Les adolescentes se font la reflexion que la pièce ressemble à une chambre d'hôpital.
Nausées.
Puis, Aurélie en apprend de belles. Elle ne regardera plus Paul de la même façon. La vie continue.
11h00 : Maman vient la chercher. Elle évite soigneusement le sujet de la mort.
Pourquoi avez vous peur des mots?
24/01 : Aurélie revient de chez Elise. Elle a 5 minutes de retard, donc elle est privée de cinéma. Logique.
Logique également de la laisser seule à la maison alors qu'ils savent tous qu'elle va mal. Elle se laisse glisser le long du mur.
[...]
Le téléphone sonne. Inspirer. Expirer.
Mais puis-je décement te dire que je viens de passer 20 minutes roulée en boule dans l'entrée dans le noir à pleurer?
Bien sur que que non.
Même à Elise, qui me connaît mieux que personne, je ne lui ai pas dit.
[...]
Et t'écouter parler de l'enterrement pendant un quart d'heure, Papi, je te jure que ça n'arrange pas les choses.
[...]
C'est si simple de se voiler la face.
27/01
15h15 : Aurélie est en SES. Un presque inconnu parle de l'emploi et des chômeurs devant elle.
Elle est devant un homme qui déblatère sans fin sur le nombres de personnes actives alors qu'ils sont en train de la ranger dans un trou. De lui foutre des pierres&de la terre par dessus. De réciter des prières qui, comme tous ces pourcentages et ces définitions, n'ont aucun sens pour Aurélie.
Mais ils sont surtout en train de lui dire Adieu. Ils souffrent, certes, mais ils sont tous ensemble.
Et elle, elle est assise devant sa table, elle subit ce putain de bruit de fond où les mots " travail", "revenu", et "retraite" reviennent bien trop souvent à son goût, et surtout, elle songe à l'endroit où elle devrait, ou elle voulait être, et où elle n'est pas.
"Notez. Population inactive : ensemble de spersonne n'exercant pas ou ne cherchant pas à exercer une activité professionelle rémunérée ". Mais qu'est ce qu'on s'en fout, mec, de tes enfants scolarisés, des tes retraités, de tes mères au foyer. Elle est M O R T E, bordel. Elle est morte, ils sont en train de l'enterrer, et moi j'y suis pas. Tu comprends, ça? J'y suis pas.
Nausées.
8/02
20h30 : Repas familial chez les grand-parents.
Ils parlent pendant tout le repas de L'Héritage. Avec un grand H. Qu'ils cherchent à brader comme les vieux jouets du grenier. Du moins c'est l'impression qu'Aurélie en a. Ca la rend malade. Elle trouve ça malsain. Morbide. Macabre, presque.
Elle se réfugie dans les les 33 tours de son père. Rolling Stones. Beatles. Queen. Led Zep. Puis les 45. The Clash. Elle retrouve le sourire.
Jusqu'à ce que son grand père lâche LA p'tite blagounette trop excellente.
C'était drôle, ça. Vraiment.
[...]
Nausées.
Et pourtant, la vie continue.
![Je lance une nouvelle collection. Celle des "Je suis désolé(e)". Je pensais pas en recevoir autant. J'avoue ça m'a surprise. J'en ai des apitoyés [Oooh la pauvre], des compatissants [Oui, c'est dur], des gênés [Oooops, je savais pas, vraiment, désolé de t'en parler], des mal à l'aise [Putain dans quelle merde je suis allé me foutre, quelle idée de lui demander ça], des automatiques [Toute mes condoléances à ta famille], des désolés [Oui oui des "je suis désolé" désolés, si si]... Des sincères, aussi, faut pas croire. Mais tous ces gens, malgré leurs bonnes intentions, leur peine plus ou moins feinte, peuvent-ils être plus désolés que je le suis moi? Non, ils ne le peuvent pas. Je m'étais jurée que la prochaine fois que quelqu'un m'annoncerait le décès d'un de ses proches, je lui dirai cacouhète. Pour éviter les formules toutes faites. C'est fait. Merci, Chloé, d'avoir été là. Merci aux autres.](http://7c.img.v4.skyrock.net/7c4/orailia/pics/2303114917_small_1.jpg)

